Dans le cadre d’un Master, j’ai été interviewé ce week-end sur les questions de Contraception, d’IVG et sur les rapports qu’entretiennent les médecins avec les combats féministes. En cette Journée de la Femme, voici mes réponses.

- En tant que futur médecin vous sentez-vous lié aux combats féministes sur la contraception et l’avortement ? Ce combat vous semble t’il désuet ?
Oui. Mais dire que ce sont des combats féministes est un peu réducteur. Bien évidemment ces questions ont été portées par le mouvement féministe qui, a un moment de l’histoire, a su se lever pour que l’égalité des hommes et des femmes soit reconnue. Mais l’IVG et la contraception, s’ils concernent en premier lieu les femmes, sont des combats pour la liberté des individus à disposer librement et en conscience de leurs corps. En ce sens, le médecin, par la relation qu’il entretien avec le corps de l’autre doit se sentir concerné par ces questions qui doivent interroger sa conscience.
Ces combats sont loin d’être désuets et on s’interroge encore chaque jour sur les questions d’accès à la contraception et à l’IVG, de prise en charge optimale et de prévention des grossesses non désirées à l’image du récent rapport de l’IGAS sur la question. Et même, au delà de l’aspect pratique des choses, il est souhaitable que ces questions soient sans cesse posées et ne soient pas des acquis gravés dans le marbre. Ce serait dramatique que ces questions de société, au delà de la problématique médicale qu’elles soulèvent, ne soient pas sans cesse remises sur l’ouvrage pour rester à la pointe de la modernité et commencent à sentir la naphtaline !
- Quelle image se fait le jeune médecin que vous êtes du féminisme ?
Ce n’est pas tellement le jeune médecin que ces questions interrogent, mais le citoyen. J’ai toujours pensé qu’on apprenait aux jeunes médecins durant leurs études à devenir des machines de pointe. Connaître tous les protocoles, toutes les recommandations de prise en charge élaborées par des experts, souvent sur la foi de données scientifiques mais aussi lorsque ces données ne sont pas disponibles, par simple consensus d’experts, sans suffisamment insister sur l’aspect humain de la médecine. Etre médecin, ce devrait être aussi savoir interroger les grandes questions de société.
Ceci étant dit, il est évident que le féminisme a joué un rôle profondément structurant pour notre société. Le Droit de Vote aux femmes a permis en premier lieu d’établir un rapport de force avec le monde politique, essentiellement masculin, et donc de porter dans le débat public un certain nombre de questions, dont la contraception et l’IVG. Ce combat pour le contrôle du corps a posé les pierres de la féminisation du travail, ce qui change évidemment les fondations de notre société. Aujourd’hui, les combats pour l’égalité Hommes – Femmes dans les entreprises continuent de façonner notre quotidien.
Ce combat, on le retrouve dans la profession médicale qui s’est féminisée dans les 20 dernières années, modifiant en profondeur l’organisation de la profession. On peut regretter au passage qu’au sommet de la hiérarchie médicale il y ait encore trop peu de femmes. Sans doute s’agit il pour partie d’une sorte d’inertie liée à la longueur du cursus menant à ces postes, mais il faut être vigilant sur cette question pour inverser progressivement la tendance.
- Le droit à l’avortement et à la contraception vous semblent t’ils acquis ?
Les principes fondamentaux sont acquis. Il semble quand même assez improbable qu’on remette en cause les principes du droit à la Contraception et à l’IVG. Et en cela, le principe républicain de laïcité est un rempart qu’il faut défendre avec intransigeance face aux pressions des groupes religieux. Par contre, il est évident, surtout en ce moment, que les conditions de l’accès à ces droits sont sources d’inquiétude. Par exemple, lorsque l’on ferme 3 centres parisiens qui réalisaient ¼ des IVG dans la capitale, cela se fait évidemment au prix d’une détérioration de l’accès à l’IVG, même s’il existe d’autres centres. On ne peut pas faire plus, ni même autant, avec moins. Il est donc primordial, et beaucoup de gens sont mobilisés sur cette question, d’être extrêmement vigilant à ce que ces droits ne deviennent pas des droits théoriques tel que peut l’être, sur une toute autre question, le Droit au Logement Opposable. Ce serait catastrophique.
- Lors de vos études de médecine combien d’heures de cours ont été consacré à la contraception et à l’interruption volontaire de grossesse ?
Dans le programme officiel du second cycle des études médicales, qui a pour objectif de former des étudiants à devenir de bons médecins généralistes, La Contraception et l’IVG sont traités par deux items (sur un total de 345), auxquels il faut ajouter l’expérience pratique dans le cadre des stages de gynécologie et des gardes d’urgence. On peut toujours discuter sur l’importance relative des différentes questions, mais cela me semble relativement équilibré. L’essentiel étant que par la suite, au cours du troisième cycle, ces questions soient approfondies pour les internes de Médecine Générale et pour les internes de gynécologie, médicale ou obstétrique.
- Le mouvement français pour le planning familial déplore le manque de personnel médical pratiquant l’avortement, est-ce une réalité d’après vos expériences sur le terrain ?
Pour être honnête, dans ma pratique personnelle, je n’ai pas ressenti ce manque. Mais ayant fait mes études dans un grand CHU parisien (la Pitié-Salpêtrière), il est évident que ma vision est très biaisée. La démographie médicale en général est motif d’inquiétude et est un des grands enjeux de Santé Publique pour les décennies à venir. Il est donc logique que cette préoccupation se retrouve également dans la prise en charge de l’avortement.
La réalité est évidemment très différente entre une grande ville et une zone rurale et la question de l’égalité entre les territoires dans l’accès aux soins et donc à l’IVG n’est pas assez mise en avant.
Pour attirer de nouveaux médecins vers la pratique de l’IVG, il est primordial de revoir la tarification de l’IVG afin que cette pratique soit revalorisée. Ca a commencé à être fait dans les années passées, mais dans des proportions bien insuffisantes et ce mouvement doit être accéléré.
(NDLR : ce matin 08/03, RTL annonce une revalorisation à 450€ du forfait IVG, ce qui est évidemment une bonne nouvelle.)
- Pensez-vous que des médecins refusent de pratiquer ces interventions médicamenteuses ou instrumentales pour des raisons économiques ?
Sans doute. D’où l’importance de la revalorisation que j’évoquais juste avant. Cela rejoint aussi la question de la prise en charge des patients ayants droit à la Couverture Maladie Universelle dont on sait que certains praticiens la refusent désormais. Or ce sont ces populations qui ont besoin d’un accès rapide à l’IVG car les situations sont souvent urgentes.
- Est-ce un tabou aujourd’hui pour un médecin de pratiquer des IVG ?
Non. Et c’est heureux. L’IVG n’est pas un tabou dans le corps médical. Après, certains médecins font jouer une clause de conscience et refusent de pratiquer l’IVG. La loi prévoit ce cas de figure et autorise ce retrait, tout en précisant qu’il est assorti d’une obligation faite au praticien d’adresser la patiente vers un centre de soin capable de répondre à sa demande. Je pense que cette clause de conscience est très importante. Il ne s’agit pas là d’une restriction du droit à l’avortement mais au contraire la reconnaissance de l’importance de la conscience du médecin dans sa pratique. Un médecin ne peut pas être un simple exécutant de protocoles codifiés. L’Histoire a montrée les risques d’une médecine déconscientisée.
- Vous êtes-vous déjà retrouvé confronté à des patientes enceintes de grossesses non désirées et n’ayant pas pu avoir recours à une IVG par faute de temps ou de moyens ?
Non. Mais il est évident que ces situations sont sources de souffrances extrêmes. La grossesse est déjà, en soit, un bouleversement émotionnel majeur, alors lorsque celle ci n’est pas désirée, c’est d’une violence terrible. A cela s’ajoute les conséquences sociales que peuvent avoir les grossesses non désirées. D’où l’importance du plein accès aux techniques d’IVG mais aussi de la prévention des grossesses non désirées au travers de l’accès à la contraception, de l’éducation sexuelle et de l’éducation aux bonnes pratiques contraceptives.
- Que pensez-vous des « chèques contraception » proposée par Ségolène Royal ?
C’est une excellente idée. Quoi que l’on pense de Mme Royal, il faut lui reconnaître une certaine capacité à être en pointe sur certaines questions. D’ailleurs, cette proposition a fait des émules dans toutes les Régions puisqu’elle a été intégrée au programme national du Parti Socialiste pour les élections régionales à venir.
Sur un plan plus général, ces chèques permettent de s’assurer que toute jeune femme qui le désir puisse avoir accès à la contraception la plus adaptée pour elle en fonction de son histoire médicale et de ses attentes, sans qu’aucune condition de ressource intervienne dans ce choix. C’est une réponse très pragmatique à la question de l’accès à la meilleure contraception possible pour les femmes.
On peut simplement regretter qu’il s’agisse là de dispositifs régionaux qui viennent palier, là encore, une carence de l’Etat. Ces questions devraient être traitées à un niveau national.
- En France, 2000 000 femmes ont recours à une IVG par an et 72% d’entre elles utilisent un moyen de contraception, est-ce qu’il y’auraient des évolutions scientifiques à envisager afin d’améliorer les moyens de contraception ?
Sans doute les modalités de contraception vont elles continuer à s’améliorer dans le sens d’une plus grande souplesse. Les horaires de prise, les conditions de rattrapage lorsqu’une prise a été manquée sont encore des contraintes, parfois lourdes pour les femmes. Heureusement, les nouvelles pilules, les implants ou encore les nouveaux stérilets rendent moins contraignantes ces méthodes. C’est en tous cas à la médecine de s’adapter aux femmes, certainement pas le contraire.
- Est-ce que les restrictions budgétaires du gouvernement touche l’ensemble de la santé ?
Il y a aujourd’hui dans notre pays une volonté politique sans précédent d’affaiblir le Service Public de la Santé. La Tarification à l’Activité étouffe l’Hôpital Publique et résulte d’une logique d’assimilation des Etablissements de Santé à des Entreprises. C’est la logique du plan « Hôpital 2012 ». D’ailleurs, nous ne sommes plus des soignants, mais des producteurs de soins !
Les Franchises Médicales ont durablement affecté l’accès aux soins des malades en situation précaires. Comme si l’on voulait dire que chacun est responsable de sa maladie, alors que justement, en France, nous avons conçu notre pacte républicain, entre autre, sur le principe de solidarité face à la maladie.
Deux sujets d’actualité viennent encore appuyer ce que je dis. 200 médicaments vont être déremboursés. Ils s’ajoutent à une très longue liste. Ces médicaments sont souvent des médicaments dits « de confort ». C’est à dire qu’ils permettent à un malade avec un traitement lourd (typiquement les trithérapies des patients malades du SIDA) de supporter les effets secondaires de ces thérapies. Et l’on sait combien ces médicaments sont essentiels pour que ces malades continuent à observer correctement leurs traitements.
On parle aussi beaucoup des restructurations à l’AP-HP. Il ne faut pas être contre les restructurations par principe. D’ailleurs, l’AP-HP est une institution qui s’est toujours réorganisée, tout au long de son existence. Les prises en charges des malades elles aussi évoluent, ce qui peut justifier des adaptations des structures de prise en charge. Mais aujourd’hui, les décisions sont prises uniquement sur motifs économiques, sur des ordres venus du Ministère, sans aucune considération pour le devenir des patients. Avant les restructurations, il aurait fallu organiser les nouvelles modalités de prise en charge, notamment sur la question de la mise en réseau de la Ville avec l’Hôpital.
- En tant que médecin, pensez-vous qu’il soit d’intérêt public que la contraception et les frais liés à une IVG soient intégralement remboursés et gratuits pour les mineurs ?
Oui. Sans équivoque possible. Les adolescents ont leurs premiers rapports sexuels vers 17 ans. Le remboursement de la contraception pour les mineurs est une application d’un principe de réalité qui est essentiel dans une société. Il suffit de faire le parallèle avec les années 70, où, comme le disait Simone Veil, 300 000 femmes chaque année bravaient la loi et se faisaient avorter dans la clandestinité. Une société moderne n’a rien à gagner et tout à perdre à vivre en décalage avec la réalité.
- Pensez-vous que la relève des médecins partisans des féministes combats des années 1970 soit assurés par la nouvelle génération de médecins qui est la votre ?
La profession médicale se féminise et sera donc mécaniquement plus sensible à ces questions. Mais je le redis, je m’étonne toujours du faible niveau de conscientisation des jeunes médecins face aux questions de société. Sans doute faut il y voir la marque d’études exclusivement tournées vers la techniques médicale et soumise à la pression d’un concours qui encourage le bachotage.
- Enfin, pensez-vous que la religion exerce toujours un pouvoir important sur la libre maitrise de la fécondité ?
Oui. Il n’y a qu’à voir les nombreux mouvements pro-life qui continuent de tenir des propos outranciers sur les femmes qui ont recours à la contraception et à l’IVG ainsi que sur les médecins qui la pratiquent. Ces lobbies se voient, trop souvent pour un Etat laïc, donner une voix par une quinzaine de Députés très organisés au sein de l’Assemblée Nationale et qui tentent systématiquement de faire passer des amendements restreignant ces droits dans toutes sortes de textes législatifs. Enfin, il faut souligner en la matière l’activisme de l’Aumônerie de l’Assemblée Nationale qui est, pour le moins, une anomalie démocratique.